L’osmose active entre vérité et mensonge irrigue depuis longtemps le cinéma d’Atom Égoyan. Déjà, dans De beaux lendemains, il faisait d’un faux témoignage l’étincelle d’un retour à la vie. Il persiste et signe avec ce nouveau film-puzzle qui, comme les précédents, décline sous de multiples angles la dialectique du vrai et du faux, de la réalité et de l’image, du vécu et de l’inventé. Avec cette fois l’attention portée sur une forme de manquement à la vérité annoncée dès le titre : l’adoration. Ou du moins son presque synonyme, en tout cas son penchant pervers : l’idolâtrie. À sa façon, Atom Égoyan nous livre ici une illustration du Commandement qui impose le Dieu unique et condamne tout ce qui s’en écarte.
Le thème de base de ce film aux nombreuses variations est somme toute simple : un adolescent, Simon, cherche à reconstruire son identité blessée. Une dizaine d’années plus tôt, un accident l’a privé de ses parents et l’a depuis laissé dans un face à face avec deux images que son grand-père a tout fait pour lui imposer : celle de sa mère, Rachel, violoniste célèbre, idolâtrée, celle de son père, Sami, diabolisé. Images faussées, donc, en raison de leur partialité, et auxquelles le jeune homme va s’attaquer en lançant sa propre affabulation : celle d’une tentative d’attentat islamique qu’aurait organisée son père, et où lui, Simon, aurait dû mourir avec sa mère, alors enceinte de lui. Un mensonge pour contrecarrer un autre mensonge : on ne saurait être davantage au cœur d’un film d’Égoyan.
Mais on n’en reste pas là. Le fil de l’histoire de Simon sert en quelque sorte de germe à partir duquel se développe un cristal aux nombreuses facettes : méthodiquement Égoyan dresse un tableau des aveuglements de notre planète et dessine les multiples avatars sous lesquels se présente aujourd’hui l’adoration : l’extrémisme religieux, l’intolérance, le terrorisme international, la toute-puissance de l’image, l’impérialisme de la communication par Internet… Le bilan est sombre, l’avertissement clair. Atom Égoyan sauve toutefois son personnage. Un salut qui, très biblique, passe par la destruction des idoles : le violon de Rachel, fétichisé, intouchable jusqu’alors, symbole même du culte idolâtre voué à la mère, va être vendu et remis ainsi dans le courant de la vie ; et, tout aussi signifiante, la dernière scène montre Simon brûlant les symboles mortifères de son passé au bord même du lac où sa mère jouait de son instrument autrefois pour la plus grande adoration de son fils. Jean Lods
Adoration, film de Atom Égoyan, Canada 2008 ; 1 h 40. Prix du Jury œcuménique au Festival de Cannes 2008 ; sortie le 15 avril.